Frédéric Back, artiste engagé
Par Claude Villeneuve

Biologiste de formation, Claude Villeneuve est l'une des têtes d'affiches de l'éducation relative à l'environnement au Québec. Professeur au collège et à l'université, auteur et conférencier de renom international.


Ma fille Nathalie avait huit ans. « L’homme qui plantait des arbres » venait de gagner un Oscar. Le téléphone sonna un soir à la maison et c’est elle qui répondit. Je me souviendrai toujours de son expression : « Papa, c’est Frédéric Back qui veut te parler! ». Je crois que je n’ai jamais eu autant d’importance pour elle qu’à ce moment magique de 1989. J’avais publié en 1983 un livre intitulé « Des animaux malades de l’homme? » qu’il avait lu et trouvé inspirant. Frédéric me demanda de l’accompagner dans la préparation de son prochain film « Le fleuve aux grandes eaux ».

Pierre Dansereau m’a souvent vanté la complémentarité entre le scientifique et l’artiste. J’allais en faire l’expérience dans le projet du film « Le fleuve aux grandes eaux » et surtout lorsque Radio Canada me demanda d’écrire un livre issu du film de Frédéric. Ce livre est le plus beau que j’aie écrit. Beau dans le sens esthétique bien sûr, car Frédéric en a fait un chef d’œuvre par ses dessins, mais c’est surtout par son âme que ce livre mérite mention. Cette expérience m’a appris que nous pouvions créer quelque chose de neuf par notre sensibilité partagée à travers deux cadres d’analyse radicalement différents. Le scientifique cherche la vérité en examinant les faits. Il doit se limiter aux seuls faits, dans leur dépouillement le plus strict. L’artiste lui, a la liberté de chercher la vérité au-delà de ce qui se mesure.

Frédéric Back grâce à son imagination transcende les lois de la physique et de la biologie et illustre le lien entre toutes choses par les métamorphoses du Fleuve, puissant et généreux. Il affirme l’unité entre le minéral, l’animal, l’énergie et la matière, la vie et la mort. Comment ne pas se sentir interpellé par le message impératif de la protection de l’environnement? Il ne me restait qu’à raconter comment l’unité hydrographique qu’est le Saint-Laurent avait rendu possible ce que nous sommes devenus comme société en nous appropriant ses richesses tout au long de notre histoire. Il fallait dire aussi comment nous en avons menacé la grandeur et la beauté et comment il était impératif dorénavant de le considérer autrement. Par ses images, Frédéric nous appelait à mieux connaître le Fleuve, à y investir des efforts de réhabilitation et surtout à porter sur notre environnement un regard différent. Il nous fait comprendre notre interdépendance avec les écosystèmes. Au lieu de se contenter comme jadis d’exploiter ses ressources et de spolier sa beauté, il nous fallait ouvrir les yeux et sceller une nouvelle alliance avec Magtogoek, le fleuve aux grandes eaux qui unit toutes choses dans ce coin de pays. C’est le message des cultures autochtones qui ne reconnaissaient pas de frontières entre l’homme et son environnement que le film et les images de Frédéric nous invitent à partager.

Frédéric a consacré sa vie et ses talents à nous convaincre de ce message. C’est le premier de ses engagements. Mais il a fait plus encore. Il a consacré ses énergies et ses moyens de manière cohérente dans l’action militante en encourageant de toutes les manières possibles les initiatives des gens de bonne volonté. Combien de conférences, de représentations, de dons a-t-il faits au cours des quarante cinq dernières années, toujours soutenu par Ghylaine et sa famille? Généreux sans égard à sa propre fortune, Frédéric est un homme d’une humilité déconcertante qui a toujours refusé de s’approprier la gloire de son génie. Au contraire, il ramène toujours ses interlocuteurs vers les causes auxquelles il croit. À travers ses dessins, l’émotion qu’il ressent envers la Nature est palpable. Plus encore, elle est contagieuse. Personne ne peut y être indifférent.

Au-delà des discours, il a fait œuvre de tous les arts pour convaincre. Il a planté des milliers d’arbres et participé à changer le monde à sa façon. Pour cela, les générations à venir lui sont redevables et je ne saurai jamais assez remercier Frédéric et Ghylaine de leur message et de leur exemple.

Si le monde a une chance d’être meilleur demain, c’est par l’action de ceux et celles que les messages de Frédéric ont touchés, hier et aujourd’hui. Nombreux seront ceux qui s’engageront à sa suite pour compléter son œuvre. Ma fille Nathalie est aujourd’hui mère d’une fille qui se prénomme Adèle. Un dessin tiré des planches du « Le fleuve aux grandes eaux » orne le mur de sa chambre. Le coffret des films de Frédéric figure en bonne place dans la vidéothèque familiale. En grandissant, Adèle saura apprécier l’engagement de Frédéric Back et transmettre à ses propres enfants et petits-enfants, au-delà du prochain siècle les valeurs et le message qu’il a exprimé de manière éternelle dans ses œuvres. Soyons lui reconnaissants en participant nombreux à ce blogue où les idées généreuses trouveront un terreau fertile et des jardiniers attentionnés.

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