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Frédéric Back, cinéaste
Par Charles Solomon
Dans le monde de l'animation, Charles Solomon est
un critique doublé d'un historien de renommée
internationale.
Lorsqu'on fait un film d'animation, on ne compte
pas l'argent, ni notre temps, ni quoi que ce soit
d'autre, raconte Frédéric Back. L'animation
est une folie amoureuse, quelque chose qui vient
du cœur.
Sa croyance en cette folie s'est traduite par une
pureté de vision, une grâce du mouvement
et une intégrité tranquille, mais
indéfectible, qui ont fait de lui l'un des
artistes les plus admirés du milieu de l'animation.
Les films de Frédéric Back constituent
un antidote au cynisme flagorneur qui leur a succédé
dans de nombreux films d'animation aujourd'hui,
affirme Pete Docter, réalisateur de Monstres,
Inc. (Monsters, Inc.). Son travail illustre toute
la charge motive que peut porter le film d'animation;
il nous rappelle le besoin essentiel, mais trop
souvent négligé, d'entretenir une
relation simple avec la nature et les gens qui nous
entourent.
Près Romanillos, créateur entre autres
du personnage de Shan-Yu dans le film Mulan de Disney,
ajoute : L'œuvre de Frédéric
Back est magistrale, magnifique et, surtout, elle
inspire les autres à se surpasser. Cette
inspiration représente un défi qu'il
nous est impossible d'ignorer. Le cinéaste
d'animation hongrois Marcell Jankovics résume
bien le consensus régnant au sein du milieu
de l'animation en disant de lui qu'il est l'un des
rares poètes que cette discipline ait fait
naître.
L'Intérêt de Frédéric
Back pour le film d'animation remonte à peu
après la Deuxième Guerre mondiale,
lorsqu'il assista à la projection de Fantasia
de Walt Disney. La séquence du Sacre du printemps
m'a donné l'envie de découvrir ce
qu'il était possible de faire par le cinéma
d'animation, se rappelle-t-il. C'était la
partie la moins disneyenne du film; on s'éloignait
du côté mignon et caricatural. L'intensité
dramatique de la musique s'y exprimait si bien,
que j'ai eu envie de me diriger vers le cinéma
d'animation. En 1963-1964, Frédéric
Back reçut une bourse du Conseil des arts
du Canada afin d'aller étudier le cinéma
et l'animation en Europe. Quelques années
plus tard, en 1968, Hubert Tison l'invita à
se joindre au tout nouveau studio d'animation de
Radio-Canada.
Combinant les techniques de celluloïds, de
papiers découpés et de dessins sur
papier, les premiers films de Frédéric
Back révèlent les explorations initiales
des idées et des styles visuels qu'il amènera
à leur plein épanouissement dans ses
œuvres de la maturité. Abracadabra
(1970), réalisé en collaboration avec
Graeme Ross, raconte l'histoire d'un sorcier maléfique
qui vole le soleil, mais se voit déjoué
par un groupe d'enfants. Cette croyance en l'honnêteté
et en la perspicacité des enfants sera exprimée
de façon plus complète dans Illusion?
et Taratata!
Pour ses premiers pas en solo, Frédéric
Back s'inspira des légendes amérindiennes.
En effet, Inon
ou La conquête du Feu (1971) illustre
la légende algonquine qui raconte comment
Faucon et Castor volèrent le feu d'Inon,
le dieu Tonnerre, afin de soulager la souffrance
des hommes. Dans La
création des oiseaux (1973), Gouseclappe,
le dieu des Micmacs, transforme les feuilles mortes
en oiseaux; depuis, le miracle se reproduit chaque
année, lorsque les oiseaux reviennent se
poser sur les branches où ils ont pris naissance.
Ces deux films mettent en évidence le style
harmonieux des dessins de Frédéric
Back, dans une célébration des beautés
de la nature. Les élégants cerfs de
La création des oiseaux sont, d'un point
de vue pictural, les ancêtres des créatures
de la forêt que l'on retrouvera dans Tout-rien
et Crac!.
Dans Illusion?
(1975) et Taratata!
(1977), le cinéaste entreprit l'exploration
du thème des séductions mensongères
et de la surabondance jamais satisfaisante de la
société industrialisée moderne.
Dans ces deux films, des enfants rejettent un environnement
urbain artificiel au profit de la pureté
du monde de la nature. Illusion?,
premier film dont le compositeur Norman Roger signa
la musique pour Frédéric Back, marqua
le début d'une collaboration qui allait se
poursuivre pendant six films, couvrant près
de deux décennies.
Ce n'est toutefois que lorsqu'il commença
à dessiner à l'aide de crayons de
couleur sur acétates dépolis que Frédéric
Back put transférer à l'écran
la grâce et l'élégance de son
style personnel de dessin et trouver sa véritable
voix artistique dans le cinéma d'animation.
Cette technique, simple quoiqu'exigeante, lui permit
de faire naître un monde chatoyant de pastels
délicats, remplaçant la dureté
des contours et des zones d'aplat de l'animation
traditionnelle en 2-D. Tout-rien
(1980), un vibrant plaidoyer en faveur du respect
de la nature réalisé sur acétates
dépolis, a mérité à
Frédéric Back sa première mise
en nomination pour un Oscar. Bill Scott, un vétéran
des studios Warner Bros., UPA et Jay Ward, dit de
Tout-rien
qu'il s'agit du seul film d'animation qu'il faudrait
que tout le monde ait vu.
Toute l'animation de Frédéric Back
est effectuée sur des acétates dépolis;
les dessins sont extrêmement petits, mais
les détails qu'ils contiennent ne sont pas
minimalistes, de renchérir le réalisateur
primé Bob Kurtz. Lorsqu'on les voit à
l'écran, tout est là. Chaque dessin
pris individuellement est magnifique, et pourtant
ils s'animent. De toute évidence, cet artiste
fait de la magie; on n'arrive pas à croire
qu'un seul homme puisse faire tout ça. Il
y a très peu de créateurs de film
d'animation travaillant en solo, et il règne
au sommet.
L'idée de Crac!
(1981) fut inspiré à Frédéric
Back par un devoir rédigé par sa jeune
fille, au sujet d'une vieille berceuse. Dans le
film, un fermier du début du XXe siècle
sculpte le fauteuil afin d'en faire cadeau à
sa fiancée. Ils étrennent la chaise
le jour de leur mariage et, plus tard, y bercent
leurs nouveau-nés. Avec le temps qui passe,
les enfants grandissent, et la chaise devient pour
eux un terrain de jeu intérieur. Enfin, une
fois ses vieux jours arrivés, le fermier
y trouvera le repos. Au fil du temps, le fauteuil
à bascule offre au fermier et au public un
lieu privilégié pour observer les
transformations que subit la vie rurale au Québec;
changements qui ne sont pas tous pour le mieux.
Crac! a remporté l'Oscar du meilleur court-métrage
d'animation en 1982, en plus d'une vingtaine d'autres
prix dans divers festivals.
Pour son film suivant, le cinéaste revint
à une idée qu'il nourrissait depuis
près d'une quinzaine d'années. En
effet, lorsqu'il commença à militer
activement dans les causes écologiques à
la fin des années 60, il fut touché
par L'homme
qui plantait des arbres. Ce récit
de Jean Giono raconte l'histoire d'Elzéard
Bouffier, un berger qui, en plantant des centaines
de milliers de chênes pendant des décennies,
transforma une région désolée
de la Provence en un paysage fertile.
Je me suis dit qu'il fallait que tout le monde connaisse
l'histoire de L'homme
qui plantait des arbres, explique Frédéric
Back. Il ne s'agit pas d'une simple histoire d'arbres,
mais d'une façon de comprendre le rôle
que nous avons à jouer dans la vie et dans
la nature. Nous avons le devoir de préserver
ou de remplacer cet héritage, afin que les
générations à venir reçoivent
de nous quelque chose d'au moins aussi beau, sinon
plus, que ce que nous-mêmes avons reçu.
Le film traite du pouvoir que chacun de nous possède
d'améliorer ou de détruire ce qui
nous entoure. En 1979, il dessina le premier scénarimage
du film, qu'il continua à peaufiner tout
en réalisant Tout-rien
et Crac!
Aidé d'une seule assistante, il entreprit
la création du film en 1982, création
qu'il qualifie de course qui a duré cinq
ans. Contrairement au rythme enlevé observé
dans les récents films d'animation, L'homme
qui plantait des arbres (1987) se déroule
à une cadence modérée, appuyée
par la musique discrète de Norman Roger.
Je suis allé délibérément
à contre-courant du rythme habituel en animation
afin de mettre l'accent sur l'atmosphère,
plutôt que sur le mouvement, explique Frédéric
Back. C'est un rythme très difficile à
soutenir, car on a l'impression que c'est presque
au ralenti. Mais cette vitesse est en fait très
près de celle du mouvement véritable.
Largement reconnu comme le chef-d'œuvre de
Frédéric Back, L'homme
qui plantait des arbres a été
couronné d'un Oscar, ainsi que d'une quarantaine
de prix décernés par des festivals
de films. En outre, la projection du film a inspiré
des campagnes de plantations d'arbres un peu partout
au monde. Selon John Lasseter, le réalisateur
oscarisé des films Histoire de jouets (Toy
Story), L'homme
qui plantait des arbres est l'une des plus
grandes œuvres cinématographiques jamais
réalisées. Je l'ai présentée
de très nombreuses fois à des gens
et, chaque fois, les spectateurs pleurent. Et chaque
fois, j'ai toujours aussi hâte de la regarder.
Lorsque l'industrie cinématographique n'existera
plus, ce film demeurera comme l'un des plus grands
films jamais produits, toute époque et toute
technique confondues.
Le dernier film de Frédéric Back,
Le
fleuve aux grandes eaux (1992), retrace
l'interaction des humains avec le fleuve Saint-Laurent
au fil des siècles. Lorsque la réalisation
de ce film arriva à son terme, le studio
d'animation de Radio-Canada avait déjà
fermé ses portes, victime de compressions
budgétaires. Le
fleuve aux grandes eaux valut au grand
cinéaste d'animation sa quatrième
mise en nomination aux Oscar, accompagnée
d'une vingtaine de prix décernés par
différents festivals.
Ayant pris sa retraite de Radio-Canada après
avoir terminé Le
fleuve aux grandes eaux, Frédéric
Back est demeuré très actif; il a
illustré des livres, planté des arbres
et travaillé pour des causes écologiques.
En réfléchissant à sa carrière
d'animation, Frédéric Back observe,
avec la modestie qui lui est caractéristique
: Ce fut un privilège de traiter de thèmes
d'une telle importance avec l'aide d'une technologie
extraordinaire, la collaboration du musicien de
grand talent Norman Roger, et le soutien et les
conseils d'Hubert Tison. Mon seul regret, c'est
de ne pas avoir plus de talent, de ne pas être
un Picasso ou un Braque; pas pour moi, mais pour
montrer à plus de gens le potentiel de beauté
que recèle l'art de l'animation et son pouvoir
comme instrument d'éducation. J'espère
que mon succès procure un encouragement aux
autres cinéastes d'animation; le monde a
besoin de leurs créations.
Comme le suggère Frédéric Back,
l'animation est peut-être une folie amoureuse,
mais l'amour de cet artiste pour le film d'animation
est partagé par le cœur d'artistes et
de spectateurs des quatre coins de la planète.
En définitive, c'est son amour qui élève
une forme de cinéma souvent dénigré
au rang d'art, dans le sens le plus noble du terme. |